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Une entreprise peut-elle être solidaire ?

Les rationalités économiques, financières, techniques, administratives ne constituent-elles pas autant d’obstacles à l’expression d’une vraie solidarité ?

Publié le 26 octobre 2026

Depuis plus de 15 ans SOPREEF essaie de développer, dans le département de Foundiougne, un modèle d’entreprise rurale solidaire. Les principes autour desquels il se structure sont inscrits dans une charte de solidarité qui a été rendue publique, dont l’opérationnalisation met en œuvre des schémas organisationnels et de financement innovants, basés sur une participation active des acteurs à tous les niveaux.

Être solidaire, c’est quoi ?

Être solidaire c’est traduire dans le vécu quotidien le sentiment profond qu’il ne peut y avoir d’avenir viable s’il n’est pas partagé. C’est ainsi, avant tout, ajuster son pas sur celui de l’autre : on pourra alors construire quelque chose ensemble, un espace de vie où chacun se sent accueilli pour ce qu’il est et où peut s’épanouir un dialogue constructif.

C’est l’idée. Elle n’est pas simple à concrétiser. On est trop souvent tenté de prendre des raccourcis, d’imposer au nom de l’efficacité, d’exiger ce que l’on pense être un dû.

Permettre à chacun de participer, c’est organiser régulièrement des réunions de concertation avec les employés et avec les acteurs locaux. Mais cela ne suffit pas, la parole exprimée au cours de ces rencontres doit être non seulement entendue mais aussi partagée et les conclusions auxquelles elles aboutissent traduites en actes concrets. Sinon elles deviennent purement formelles, elles n’apportent rien, on les laisse s’espacer, jusqu’à les abandonner.

Respecter l’autre, c’est respecter les engagements pris. Il s’agit par exemple pour le paysan de livrer sa récolte au prix convenu malgré la tentation de la spéculation, pour le technicien des procédures qui permettront d’assurer la qualité des produits, pour le client des échéances d’enlèvement ou de paiement des commandes. Le moindre manquement de l’un a des répercussions négatives sur l’activité des autres.

Partager la responsabilité, c’est n’accepter de rémunération que proportionnelle à la contribution directe que l’on apporte à l’activité de l’entreprise, c’est à dire à la génération des revenus qui permettent cette rétribution. Cela concerne aussi bien les employés, que les actionnaires ou partenaires financiers.

Accueillir, ce n’est pas seulement être disponible pour recevoir l’autre quand il a besoin de nous, mais c’est aussi faciliter l’accès aux produits, accorder autant d’importance et les mêmes services à chaque client quelque soit son volume d’activité.

On découvre alors toute l’amplitude du champ de la solidarité, qui donne une dimension humaine à des questions aussi variées que le financement de l’entreprise (ce sujet est développé, entre autres, dans « Partager, sans discours », sa stratégie de tarification, la gestion de la qualité et des approvisionnements, la distribution de rémunérations, le partage des risques, le processus de décision...

Alors, on y croit ou pas ?

La solidarité se révèle être un défi quotidien. Elle récuse toute routine, et pour la nourrir il est besoin d’actes concrets. Il ne suffit pas de mettre en place un système d’irrigation pour que les plantes qu’il dessert poussent. Il faut aussi de l’eau, et qui plus est de qualité.

L’entreprise n’est plus solidaire lorsque des intérêts particuliers tentent de s’en approprier les ressources au détriment des autres parties prenantes. Et cela vient très vite lorsqu’on pense pouvoir revendiquer des prérogatives, ou lorsque l’on met en opposition “représentation” et “dialogue”, ou encore “égalité” et “équité”.

La relation avec les partenaires financiers, plus particulièrement la rémunération du capital investi, est un sujet particulièrement sensible. Si le paysan n’a pas de revenu forfaitaire pour l’hectare de sésame, de gombo ou de bissap qu’il a semé, pourquoi l’investisseur bénéficierait-il d’une rente sur les ressources qu’il a mises à disposition de l’entreprise ? Si l’on attend du paysan qu’il investisse dans son champ tout son savoir-faire pour obtenir la meilleure récolte, ne doit-on pas attendre de même du financier qu’il mobilise tout le sien pour valoriser le capital qu’il a investi ? Mais en retour, si l’on s’engage à acheter toute la récolte du paysan, on doit aussi s’engager à valoriser toute contribution apportée par l’investisseur.

On comprend que développer des mécanismes de solidarité qui font sortir des chemins battus et remettent en question des références qui s’autoproclament universelles, mettre en confiance pour qu’ils emportent l’adhésion du plus grand nombre et que s’amorcent de façon durable des changements dans notre façon de vivre et travailler ensemble, cela demande du temps. Mais une entreprise n’est pas un “projet de développement” ; l’échelle de temps dans laquelle elle s’inscrit n’est pas limitée à celle des financements qu’elle mobilise, et ça c’est un avantage considérable.

L’engagement solitaire de l’entreprise, est une orientation stratégique, un véritable investissement dont la viabilité et la rentabilité doivent être, comme pour n’importe quel autre, évaluées. Les critères qui en définissent la viabilité, la durabilité et la reproductibilité ne sont pas seulement financiers mais également sociaux et humains, mais qu’elle s’inscrive dans une autre logique que celle imposée par des standards économiques et financiers, soumis eux-mêmes à de forts questionnements, n’en fait pas pour autant une utopie.

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